Le sauveur suprême a désormais moins l’air d’un tribun exalté que d’un technocrate compétent. Emmanuel Macron était à Dunkerque, ce 10 février 2026, pour lancer le chantier de la décarbonation d’ArcelorMittal et celui de la gigafactory Prologium. Élus, syndicats, médias et « écolos » désespéraient de voir les promesses de Transition un jour ici tenues. Le messie a apporté la bonne nouvelle. A peine 10 jours après le dépôt d’une plainte historique contre le chimiste Arkema pour ses rejets de PFAS, ceux qui justement composent les batteries dunkerquoises. Ce procès saurait-il troubler les fidèles de la décarbonation ?
On a raconté comment Libé, La Voix du nord et les principaux médias écolos faisaient la promotion de la Nouvelle Politique Industrielle du Dunkerquois [1]. « Les Matins » de France Culture s’apprêtent à évaluer in situ, le 13 février, les « promesses de la transition écologique ». Acier décarboné, hydrogène vert, batteries, les spécialistes invités plancheront sur le sujet : « Dunkerque : la réindustrialisation ruisselle-t-elle sur ses habitants ? ». Évoqueront-ils ces PFAS et autres pooussières qui ruissellent déjà des batteries et ruisselleront des hauts-fourneaux ?
Les premiers ruissellements toxiques des batteries
Tesla et TagEnergie viennent d’inaugurer le plus grand entrepôt de batteries lithium de France : « Des conteneurs blancs alignés et reliés à un poste haute tension. Voilà à quoi ressemble le plus grand site de stockage d’électricité de France, étendu sur 3,8 hectares dans la campagne champenoise, entre les champs et l’autoroute. […] Le site permet de stocker 240 mégawatts, soit l’équivalent d’un quart de la puissance d’un réacteur nucléaire [2]. » Maillons de la Transition, de plus en plus d’entrepôts de batteries stationnaires sont appelées s’installer pour palier l’intermittence des productions éolienne et solaire.
Les projets se multiplient dans la région Hauts-de-France où les sols souvent pollués n’attendent qu’à être artificialisés. Deux hectares de conteneurs sont prévus sous les éoliennes de Tourmignies dans le Nord, un projet de 1,3 ha à Avion dans le Pas-de-Calais fait face à l’opposition des riverains, de même qu’à Vernou-la-Celle-sur-Seine (3,3ha), en Seine et Marne, les habitants s’inquiètent des conséquences d’un incendie. Il y a deux ans, 892 tonnes de batteries Bolloré partaient en flammes près de Rouen, dispersant des quantités de lithium exorbitantes. Les relevés dans les eaux souterraines indiquent des quantités entre 3 000 à 10 000 fois supérieures aux recommandations sanitaires [3]. De quoi échauder les communes où Tesla, Total, EDF prévoient d’installer leurs stocks.
Les PFAS de la Transition.
Le crime est à la fois quotidien et éternel
Les PFAS sont avec les PCB, les métaux lourds ou les déchets radioactifs, des « polluants éternels ». Ils entrent dans la composition des semi-conducteurs, des éoliennes, des piles à hydrogène, et comptent pour 2 % des batteries au lithium. La fabrication mondiale de fluoropolymères devrait doubler d’ici 2028, et plus de la moitié sera destinée aux batteries. C’est pourquoi l’entreprise chimique Arkema a ouvert une troisième ligne de ces PFAS à Lyon, qu’elle est au capital de la gigafactory Verkor à Dunkerque, qu’elle a signé un accord d’approvisionnement avec Prologium, et reçu autant d’argent public [4].
Arkema produit du polyfluorure de vinylidène (ou PVDF), un PFAS qui sert de revêtement aux électrodes. L’usine de Pierre-Bénite au sud de Lyon en balance des quantités industrielles dans le Rhône depuis la fin des années 1950. On passe les cancers et maladies thyroïdiennes : « J’ai arrêté de manger mes cerises, j’ai arrêté de manger mes kiwis, j’ai arrêté de manger mes raisins. La concentration de PFAS dépassait de 130 fois la dose autorisée », témoigne l’une des 192 plaignantes d’un procès qui s’annonce comme l’un des plus grands d’Europe contre un industriel [5]. Les riverains réclament 36 millions d’euros et la dépollution est évaluée à 2 milliards.
L’industriel prétend fabriquer depuis décembre dernier un PVDF sans PFAS, mais aucune étude n’a été soumise à la préfecture : « Lorsque vous fabriquez ces fluoropolymères, vous rejetez de nombreux types de PFAS […]. Il peut s’agir de gaz fluorés, de solvants fluorés, d’agents de transfert de chaîne fluorés et de toute une série d’impuretés produites accidentellement au cours du processus de polymérisation », réagit déjà un chimiste [6]. Aux États-Unis où le chimiste belge Solvay fabrique ces nouveaux PVDF, l’Agence de l’environnement a déjà détecté des dizaines de composants inconnus. L’embrouille est partout, mais saurait-elle s’introduire dans l’équation de la transition [7] ?
Des ruissellements décarbonés
Dès avant la venue de M. Macron, Arcelor avait signé avec EDF fin 2025 un « Contrat d’Allocation de Production Nucléaire ». Avec ses nouveaux fours électriques, ses besoins d’électricité passeront « de 180 MW à plus de 450 MW en moyenne, et 750 MW en pointe. Cela équivaudrait à 4 fois la consommation de la communauté urbaine de Dunkerque », précise le dossier de présentation [8]. Soit un peu moins d’un réacteur sur les six de Gravelines, cependant qu’Aluminium Dunkerque en consomme un à elle seule.
Les fours vont certes diminuer les rejets de CO2, mais qu’en est-il des autres pollutions ? ArcelorMittal est le principal émetteur de poussières en France (2 434 tonnes en 2022), le premier émetteur d’oxydes de soufre de la région (5 410 t.) et d’oxydes d’azote (4 375 t.) [9]. Arcelor décarboné restera le plus gros pollueur d’une région qui a déjà trop souffert.
A jamais les premiers
Métaux lourds, PCB, perchlorates, déchets radioactifs, PFAS, quel résidu d’industrie ne contamine pas déjà la région pour des siècles ? 20 % des Français reçoivent régulièrement une eau non conforme, et devinez quoi : « Les Hauts-de-France connaissent la pire situation, avec 65 % de la population concernée par des non-conformités » [10]. Que voulez-vous, les gens ne vont pas arrêter de boire ! Depuis qu’a éclaté le scandale des PFAS dans les eaux de boisson en 2023, l‘Agence Régionale de Santé des Hauts-de-France « assume » de ne pas couper les robinets d’eau potable en période de dépassements de seuil [11]. « Si les autorités françaises appliquaient strictement les seuils réglementaires de qualité au TFA (le plus petit des PFAS), il est probable que la quasi-totalité de l’eau potable distribuée en métropole ne serait plus conforme », calcule Le Monde [12]. Résultat : les seuils de conformité sont multipliés jusqu’à dix [13].
Résumons. Arkema intoxique les Rhodaniens pour les batteries dunkerquoises. Arcelor intoxique les Dunkerquois pour des tôles et moteurs de voitures électriques [14]. Les batteries dispersent leurs polluants au gré des incendies, rebuts et recyclages. La Vallée de la chimie lyonnaise comme sa cousine de la batterie nordiste sont déjà martyrisées et le mouvement industriel accélère. Les espoirs clés en main de nos bons dirigeants l’emportent toujours sur la prise en main de nos existences.
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