Face aux bétonneurs, eul’Commune d’Saint-Sauveur !

mardi 30 juin 2020

Nous nous sommes invités tels des gueux à la soirée électorale d’Aubry ce dimanche 28 juin. Organisée au branchouille café L’Hirondelle, détenu par trois architectes en vue sur la métropole, le quatrième mandat d’Aubry se place donc sous le signe du béton [1]. Nous lui avons offert quelques fleurs de carotte sauvage coupées sur la friche et essayé d’entamer une conversation : « Nous en reparlerons quand vous aurez dessaoulé », nous a-t-elle répondu, observatrice. 24 heures plus tard, nous y voilà : face aux bétonneurs et à la défaite d’EELV, la Commune de Saint-Sauveur sera la véritable opposition écologiste à la nouvelle mandature.

Imaginez la scène. Une ambiance un peu pince-fesses de soirée électorale victorieuse mais pas trop. Un décor « indus » type galerie berlinoise des années 1980. Des bières « craft » (artisanales), un camion-boucherie « vintage », et un « corner de street food » asiatique. Martine Aubry tenant le premier rôle entourée de ses courtisans. Six fricheux bourrés sortant d’un concert mythique du groupe La rue qui t’emmerde, débarquant en guenilles et bottes crottées, attirant à eux une dizaine de regards de merlans horrifiés. Le comédien Gilles Defacque qui croit s’en sortir par une pirouette en nous sortant son nez de clown. Oui, la scène était pathétique. On en rigole encore.

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C’est par où la fête ?

Avec 69 % d’abstention à Lille et un écart de 227 voix entre Aubry (PS) et Baly (EELV), l’ambiance était assez éloignée des bacchanales. Rendez vous compte : avec 15 389 voix obtenues face à deux candidats, Aubry en récolte encore moins qu’au premier tour de 2014 face à huit opposants (19 422). Sur 120 000 électeurs, Aubry obtient donc la majorité des sièges, les mains libérées de toute alliance, grâce à la confiance de 7 % de Lilloises et Lillois.

Comme à chaque élection, les explications vont bon train sur le taux d’abstention record. Et vas-y que je te parle huit secondes de démocratie malade. Et vas-y que je mets en cause le coronavirus, la crise économique qui vient, le beau temps, l’alignement des planètes, etc. Nous qui ne prétendons pas à la science politologique, nous remarquerons simplement qu’à Lille, pour la première fois, le second tour des élections opposait trois candidats issus de la même majorité municipale. Avec ou sans nez rouge, les élections avaient des allures de mauvais cirque.

EELV ou la défaite de l’écologie

Europe-Écologie a gardé Grenoble et remporté Lyon, Strasbourg, Bordeaux, Annecy, Poitiers et Colombes. Comment diantre ont-ils fait pour ne pas remporter Lille, alors qu’avec la friche Saint-Sauveur l’élection leur était portée sur un plateau ? En deux ans, P.A.R.C., Fête la friche et nous-mêmes avons inscrit au centre du débat municipal le manque d’espaces verts, la pollution de l’air, l’arrogance des grues et du béton, la mauvaise santé des habitants et des habitations, qui frappent ici plus qu’ailleurs en France. Disons-le ainsi : si le débat avait tourné autour de « La Sécurité », EELV était dans la merde. Comment ont-ils perdu une élection faite pour eux, portée par la friche, les manifs pour le climat, les arrêtés de sécheresse, les soixante pics de pollution par an, la crise sanitaire du coronavirus ?

Les écologistes sont entrés sur la scène électorale dans les années 1970/1980 en prétendant « faire de la politique autrement ». Ce qui nécessitait une rupture plus conséquente que de se rendre au conseil municipal en vélo ou à l’Assemblée nationale en jeans-baskets. Les écologistes lillois ont gardé jusqu’au dernier moment la possibilité d’une alliance avec Aubry, entortillant leurs vues sur Saint-Sauveur autour d’une basse stratégie politicienne qui s’est avérée perdante.

Il ne suffit pas, en politique, et de surcroît dans les quartiers populaires où Aubry garde sa base électorale, de faire montre de compétence, de technicité, de bien connaître ses « dossiers ». Les électeurs ne votent pas pour des fonctionnaires aptes à la gestion. Quand de surcroît on sort de la majorité, les slogans « Pour changer », « L’écologie maintenant » ou « Vivre Lille » résonnent d’un creux abyssal qui ne peut émouvoir (et encore !) que quelques cadres sup’ de la fonction publique territoriale.

Et maintenant eul’Commune d’Saint-Sauveur !

JPEG - 121.4 koL’écologie ne devrait pas avoir besoin de l’épithète « populaire » pour l’être réellement. Les écolos et Martine Aubry doivent comprendre qu’un grand parc à Saint-Sauveur est une question de justice sociale. Les habitants de Lambersart et Vauban ont déjà celui de la Citadelle et des logements a priori plus spacieux qu’ailleurs. Venir mettre sur Saint-Sauveur des créateurs, des startuppers et des designers (même venus d’une prétendue « Économie sociale et solidaire », même aussi cools que les clients de L’Hirondelle), c’est encore mépriser ces Lillois qui manquent d’espace comme de boulot.

Ce qui a été fait sur la friche, que ce soit en l’animant ou par l’action judiciaire, c’est-à-dire la mise à l’arrêt d’une promotion immobilière jusqu’alors triomphante, les écologistes d’EELV l’ont manqué par deux fois : la première fois comme élus de la majorité, la seconde comme candidats d’opposition. Aujourd’hui, nous sommes l’écologie à Lille. Une commune sur Saint-Sauveur se construit déjà avec celles et ceux qui souhaitent se réapproprier vraiment la décision publique pour qu’enfin ce ne soit plus les aménageurs qui décident de l’usage d’un lieu, mais pour que ce soit les usagers qui décident de leur aménagement ; pour que ce ne soit plus les élus qui imposent des activités économiques hors-sol, mais pour que celles-ci émanent du territoire et de ses animateurs.

Tomjo
Illustration de Modeste Ricahrd
Photo de "Fête la friche"

Notes

[1L’Hirondelle appartient aux patrons du cabinet O Architecture, coupables de bétonner les fleurs de L’îlot Pépinière. Ils ont aussi à leur palmarès la réhabilitation d’une partie de Fives-Cail Babcock et la construction de 235 logements sur la zone de L’Union à Roubaix.