Nazis augmentés

dimanche 1er janvier 2017

On sait quels usages les armées font des drogues. L’une d’entre elles a échappé longtemps à l’histoire militaire, c’est la méthamphétamine de le Wehrmacht.

Dans les années 1920, l’industrie chimique allemande est déjà reine de la défonce. Elle tient le marché mondial de la cocaïne, de la morphine et de l’héroïne. C’est qu’avec l’inflation incroyable que connaît le pays, la demande intérieure explose, les Allemands brûlent leur salaire par les deux bouts et Berlin est devenue la capitale mondiale de la débauche. Face à tant de « décadence », les nazis vendent leur rectitude morale. Hitler ne boit pas, ne fume pas, ne baise pas et ne mange pas de viande. Mais comme tous les fachos depuis, le régime hitlérien cache ses déviances sous le tapis.

C’est que la méthamphétamine se trouve être une arme de guerre redoutable. Dans une enquête rondement menée à partir d’archives allemandes et américaines, Norman Ohler dresse le tableau d’un III° Reich dopé à la « meth ». La Wehrmacht a consommé des millions de pastilles de cette drogue vendue sous le nom de Pervitine. Elle s’avère être un élément essentiel de la Blitzkrieg, la guerre-éclair. Montés sur leurs chars très rapides, pastilles en poche, les mecs montaient au front comme des chiens fous, euphoriques, dénués d’empathie, les sens affûtes, et pouvaient rouler 48h sans dormir. La Pervitine agit tel un « feu d’artifice neuronal, comme si un fusil-mitrailleur tirait sans arrêt des rafales d’idées. » Elle fut décisive dans les batailles de Sedan, de Belgique et de Pologne. « Le temps c’est de la guerre », rappelle l’auteur, l’armée allemande tire un avantage incroyable de cette substance sur des armées ennemies exténuées.

Mais « au même titre que l’économie est inséparable du progrès technique, l’histoire du développement des sociétés modernes est indissociable de celle des drogues », nous dit Ohler. La prouesse du livre ne réside pas tant dans la description de la méthamphétamine comme arme que dans sa dénonciation d’une époque trop dure à supporter. Il dresse le tableau clinique d’une exploitation industrielle rendue acceptable par la consommation de produits tantôt apaisants, tantôt stimulants. Après des tests convaincants sur les sportifs concourant aux Jeux olympiques de Munich en 1936, la Pervitine se répand dans les pharmacies, les usines et les foyers (la Pervitine stimulerait aussi le libido). L’industrie, civile et militaire, tourne à plein régime à la fin des années 1930 : « Nous vivons après tout dans une époque en flux tendu, qui exige un haut rendement et impose de grands devoirs comme jamais auparavant », déclare le médecin-chef d’un hôpital. La Pervitine est la drogue d’une relance économique réussie, qui mettra au travail « les tire-au-flanc, les râleurs et les grincheux. » Toutes les classes sociales se défoncent, les ouvriers, les étudiants, les secrétaires, les chauffeurs-routiers, les hommes d’affaires et... les membres du Parti.

Les délires d’übermensch (surhomme), que les nazis récupérèrent à Nietzsche pour le déformer, ne sont pas ceux d’une époque révolue. Les transhumanistes actuels ne revendiquent-ils pas la légalisation des « productions de la pharmacopée, scientifique ou traditionnelle, qui peuvent permettre d’obtenir des états améliorés d’éveil, de concentration, de mémorisation, d’imagination, etc.1 » ? Nul doute que la Pervitine aurait eu leur assentiment.

Initialement paru dans la revue Hors-sol, janvier 2017.

À lire sans modération : L’Extase totale, le III° Reich, les Allemands et la drogue, Norman Ohler, La Découverte, 2016.

Notes
1. « Propositions technoprogressistes », Marc Roux, transhumanistes.com, 2013.