La Philosophie devenue folle

mercredi 1er janvier 2020

Jacques Luzi a lu pour vous La Philosophie devenue folle de Jean-François Braunstein. Jacques Luzi a publié Au rendez-vous des mortels à La Lenteur (2019). Et Braunstein, une critique parfois drôle de ce qu’on appelle en philosophie le "postmodernisme", l’idée folle selon laquelle la nature n’existe pas, pas même le sexe, l’humanité, ni la mort, ouvrant ainsi notre avenir robotique. Compte-rendu.

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Pour Braunstein, la « philosophie devenue folle » correspond à l’ensemble des « ratiocinations politiquement correctes » issues de différents courants de la philosophie contemporaine, d’origine anglo-saxonne, d’inspiration utilitariste ou postmoderniste, unis dans la même « volonté déterminée d’effacer, au sens strict, toutes les frontières. Celle, fondamentale, de la dualité des sexes. Celle, traditionnelle, qui sépare l’homme de l’animal. Celle, sacrée, qui pour les humains trace la ligne entre vivant et mort. » Cette volonté d’indifférenciation, devenue l’apanage des gouvernements « progressistes », est selon lui animée d’une pulsion de mort : du fantasme « compostiste » du monde pré-humain de la fusion des choses et des idées, des genres et des espèces, puisque « l’humanité ne se constitue que par la mise en place de limites et de frontières. »

Volontairement polémique, son ouvrage se déploie en traitant successivement du genre, de l’anti-spécisme et de l’euthanasie, afin d’en montrer le caractère aberrant et destructeur. À propos du genre, Braunstein remonte jusqu’au fondateur du concept, John Money (en 1955), et du glissement que cet auteur effectue, de la distinction entre le sexe somatique et le sexe psychologique influencé par l’éducation, à l’idée que l’identité de genre est entièrement culturelle et qu’il est technologiquement possible de transformer le corps pour le faire correspondre au genre. Cette identité a ensuite été radicalisée par ses disciples, en particulier Anne Fausto-Sterling (pour laquelle le sexe biologique est également une construction culturelle) et Judith Butler (qui prône l’indistinction, la multiplication et la fluidité des genres). Pourtant, de même que la théorie de Money a été falsifiée par le suicide de son cobaye David Reimer (suite à sa transformation éducative/ technologique en un genre opposé à son sexe biologique), les dégâts concrets de la gnose de ses disciples a conduit le Collège des pédiatres américains à dénoncer de quelle manière « l’idéologie du genre blesse les enfants ».

Concernant le rapport humain à l’animal, Braunstein montre comment la protection animale, en particulier sous l’impulsion de Peter Singer, a dérivé vers un antihumanisme radical (assimilant l’humanisme à un racisme spéciste prenant soin d’humains tels que les handicapés mentaux, les demeurés et les séniles, plutôt que d’animaux bien portants), la réclamation de l’égalité juridique entre les humains et les non-humains et la zoophilie (la légitimité de la sexualité inter-espèce rejoignant celle de l’intersexualité et de la pédophilie). De telles considérations aboutissent à des apories inextricables, en particulier parce que le respect radical de la vie suppose de dénier le fait incontournable que la vie se nourrit de la vie. Et puis : dirait-on du lion dévorant la gazelle qu’il entrave les droits de la gazelle, ou qu’il est un spéciste ? Doit-on accorder des droits aux bactéries (dont résultent tous les animaux) ? Pour Braunstein, les positions « expertes et paternalistes » envers les animaux, qui dénigrent leurs différences, sont propres aux « universitaires à chienchien des campus américains » : elles sont l’expression du sentimentalisme d’humains qui, sur-urbanisés et sur-artificialisés, ont été privés du rapport sensible avec le monde animal caractérisant les civilisations rurales1.

Enfin, la question du mourir s’inscrit dans l’espoir moderne d’une mort « de confort » garantie par l’instauration du droit de mourir sous administration technologique. Ce déni de la tragédie de la mort conduit, notamment chez Peter Singer, à faire l’éloge de l’infanticide et à réduire la mort à la « mort cérébrale », afin d’accroître le prélèvement d’organes chez ceux dont « la vie ne mérite plus d’être vécue », autorisant l’industrialisation productiviste de la mort. Braunstein rappelle, outre que la fonction des médecins est de soigner (et non de transformer ou de tuer), que les raisonnements avancés par Singer sont identiques à ceux employés par les partisans nazis de l’euthanasie. Et qu’il s’agit là d’une pseudo-théorie « pour les autres », puisqu’il aurait dû, pour être cohérent avec ses propos, euthanasier sa mère qui, atteinte de la maladie d’Alzheimer, était selon ses propres critères incapable de mener une « vie digne d’être vécue ». Ce dont il s’est bien sûr abstenu, en reportant courageusement la responsabilité de cette décision sur sa sœur.

Dans tous les cas (genre, animal, mort), l’ensemble des « penseurs » convoqués par Braunstein ont en commun l’indifférence envers les incohérences de leurs arguments, les faits qui les invalident et leurs conséquences malfaisantes. Bien que convaincant sur ces points, on aurait aimé qu’il insiste davantage sur la parfaite adéquation entre la « philosophie devenue folle » et le déchaînement pathologique du techno-capitalisme auquel elle prétend (parfois) s’opposer, puisqu’à l’abolition des frontières éthiques correspond l’illimitation technologique de l’accumulation du capital. Ainsi, Paul Beatriz Precadio fait l’apologie de Money, qui a su opposer à la « rigidité du sexe » la « plasticité technologique du genre » ; le « droit animal » provient et amplifie l’artificialisation technologique d’une existence sur-urbanisée ; et la demande d’euthanasie réduit l’acte de mourir à un problème technologique.

En instaurant (volontairement ?) un « confusionnisme identitaire » (entre les sexes, entres les humains et les non humains, entre la vie et la mort), ces auteurs mêlent, au gré de leurs caprices narcissiques, le naturalisme et l’anthropomorphisme. Ils s’interdisent alors de penser la dialectique qu’implique l’acceptation du fait que, chez l’homme, « Tout est fabriqué [culturel] et tout est naturel » (Maurice Merleau-Ponty), ou que toute culture humaine s’étaye sur une nature qui, pour n’être pas observable en soi, n’en demeure pas moins incontournable (Cornelius Castoriadis) – sur quoi, sinon, pourrait s’étayer la culture ? Le naturalisme, en faisant de l’humain « un animal comme les autres », lui enlève logiquement sa capacité morale à s’octroyer des devoirs et l’encourage à sombrer dans l’inhumanité : l’inceste, l’infanticide, le sadisme, etc. Symétriquement, l’anthropomorphisme, en faisant du non humain « un humain comme les autres », s’interdit de reconnaître tout ce qui dans la nature relève du désordre, du chaos et de la violence. Ne pas s’échouer sur ces deux écueils revient à penser à la fois l’appartenance et l’extériorité de l’humain vis-à-vis de la nature : à se tenir à égale distance de son objectivation et de sa subjectivation2.

Pour les humains, l’existence incontournable de la différence des sexes biologiques, à l’exception des cas extrêmement marginaux d’intersexualité, n’implique ni la légitimité de la stigmatisation culturelle et politique des genres, ni la prétention à faire du « choix du sexe » un droit. Car le recours à la technologie pour contraindre le corps à se plier au sexe psychologique revient à recourir à l’objectivisme scientifique produit par la culture paternaliste ayant généré, au sein de l’Occident, cette stigmatisation.

Reconnaître qu’« Entre l’homme et l’animal, il y a à la fois solidarité de destin, coappartenance au milieu et différence spécifique » (Ost), et tenir compte en pratique de la sensibilité de l’ensemble des membres du règne vivant (y compris peut-être les végétaux), amène, plutôt qu’à rêver de s’extraire de l’autoconsommation de la vie, à œuvrer pour l’interdiction de l’expérimentation animale à des fins militaires et industrielles, voire de l’expérimentation médicale superflue. Et à lutter contre la « viandindustrie », en faveur de la renaissance de la paysannerie et d’un élevage étendant le rapport sensible aux animaux (Jocelyne Porcher).

Reconnaître que la tragédie de la mort est l’élément constitutif de la condition humaine suppose, plutôt que de s’en remettre à la technologie du déni, de réintroduire la mort dans l’espace social et de réanimer l’accompagnement humaniste des mourants.

L’acceptation sociale des genres, le respect de la vie et de la mort (humaines et non humaines) supposent, plutôt que s’en remettre aux « ratiocinations politiquement correctes » s’inscrivant confortablement au sein de l’illimitation techno-industrielle, de lutter contre « l’humiliation de la vie et de la condition humaine [qui] constitue l’un des traits centraux du capitalisme ». Une autre manière d’aborder les différences, une autre culture matérielle, afin de retrouver le « sens des limites »3.

Jacques LUZI, pour la revue Écologie & Politique.

Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle. Le genre, l’animal, la mort, Grasset, 2018.

Illustration : l’artiste française Orlan, auteur de Ceci est mon corps, ceci est mon logiciel, présente son Orlanoïde pour l’exposition Artistes & Robots au Grand Palais en 2018.

Notes

1. Rappelons également que, pour être l’exact contraire de la culture occidentale moderne (Philippe Descola), les cultures animistes n’en étaient pas moins des cultures de chasseurs.
2. Relire François Ost, La nature hors la loi. L’écologie à l’épreuve du droit, La Découverte, 2003, qui complète les propos de Braunstein.
3. Voir Renaud Garcia, Le sens des limites. Contre l’abstraction capitaliste, L’Échappée, 2018.