Avec la Compagnie Protéo, le Projet Manhattan irradie le Plan de Relance

vendredi 18 septembre 2020

Renart profite d’un Plan de relance à cent milliards pour présenter sa contribution à l’écriture du spectacle L’Apocalypse selon Günther mis en scène par Louise Wailly. La scène se déroule au sein du « Projet Manhattan », le programme industriel et scientifique le plus cher de l’histoire qui aboutit aux bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. Avec ce projet débuté dans le secret en 1941, les États-Unis à la fois mettent un terme au second conflit mondial, fondent leur puissance électro-nucléaire, referment une décennie de chômage de masse, et ouvrent la voie à la société de consommation. En 2020, dans une moindre mesure, l’État français use de sa puissance organisatrice et financière pour numériser le pays à marche forcée et tuer dans l’œuf, espère-t-il, la récession provoquée par la pandémie de COVID-19. Deux époques, une recette : la mobilisation de la recherche et de l’industrie, civiles comme militaires.

PNG - 133 ko Renart est bien obligé de donner à raison à Michel Houellebecq. Le monde d’après, comme l’avait prédit sa Lettre de confinement, c’est le monde d’avant en « Un petit peu pire » [1]. Le Président Macron vient de publier les détails de son Plan « France Relance » dans lequel le fameux « tournant de la 5G », qui vaut à ses détracteurs le qualificatif d’« Amish », ne représente qu’une infime partie des dépenses : avec cent milliards d’euros dont quarante venus de l’Europe, la vieille popote keynésienne relance des industries dont l’arrêt avait offert un peu de répit aux espèces de cette planète, et soutient celles dont on se passerait allègrement à l’avenir.

Renart est-il seul à trouver que cette rentrée, plus encore que les autres, transpire la déprime, entre la gestion sanitaire du troupeau humain et les promesses de trimer dans des secteurs rendus plus inhumains encore par leur numérisation ? Peut-être L’Apocalypse selon Günther servira-t-il d’exutoire et éclairera cette condition humaine inaugurée par le « Projet Manhattan » il y a 80 ans – avec masques, gestes barrières et combinaisons de radioprotection ? Les premières se tiennent à Lille les 13 et 14 octobre, les autres dates dans la région sont annoncées ci-dessous, et vous pouvez lire l’interview de la metteuse en scène Louise Wailly pour Liberté Hebdo ici.

Plus de nuisances pour moins d’emplois

JPEG - 126.9 ko Après la crise financière de 2008, Nicolas Sarkozy versait 35 milliards d’euros dans un Programme d’« Investissements d’Avenir ». Plus de la moitié (19 Mds) servit à financer l’enseignement supérieur et la recherche, notamment avec la construction du Campus militaro-civil de Saclay au sud de Paris [2]. Le reste partait à la « transition » technologique de l’industrie. Ni Sarkozy ne fit du Macron, ni Macron ne fait aujourd’hui du Sarkozy. Chacun remplit sa fonction de chef d’État moderne. Le même refrain s’entonne à chaque crise et dans toutes les langues depuis les grands travaux du « New Deal » de Roosevelt ou le premier réseau autoroutier du monde du projet « Autobahn » d’Hitler : soutenir en premier lieu les secteurs intensifs en main d’œuvre tels ceux du Transport, du Bâtiment et des Travaux Publics. Ainsi Macron allonge 6,7 milliards d’euros pour la rénovation des bâtiments, 650 millions pour densifier les métropoles [3], 550 pour la rénovation de canaux et la construction de la voie ferrée Lyon-Turin. 1,5 milliards d’euros arroseront les secteurs aéronautique et spatial, dont plus de la moitié (832 M€) concerneront les seules commandes militaires.

A côté de l’industrie lourde, la crise est surtout l’opportunité de foncer vers l’économie dite « de demain » et de « transformer le risque en chance », comme le vend Macron qui a fait « le choix de l’avenir ». Et où l’avenir de l’économie se manigance-t-il sinon dans les laboratoires et les universités d’aujourd’hui ? « France Relance » claquera donc trois milliards d’euros dans la Recherche & Développement, publique et privée, et près d’un milliard dans l’enseignement professionnel dédié aux filières de demain.

Parmi ces filières, sans trop de suspense, on trouve le numérique, la robotisation, et la nécessaire production électrique qui leur permettra de turbiner : 470 millions pour l’énergie atomique, dont les petits réacteurs d’appoint dits « SMR », 80 millions pour des méthaniseurs, en plus des deux gros milliards pour l’hydrogène. Les sidérurgies et les cimenteries (déjà soutenues par les aides au BTP soulignées plus haut) recevront 1,2 milliards d’euros pour leur électrification, alias « décarbonation ». Entre autres projets « structurants » pour l’avenir de demain, le plan de Macron financera l’automatisation des lignes de fabrication d’automobiles connectées et d’aéronefs militaires (2,6 Md€), l’achat de voitures à énergie atomique (2 Md€), l’industrie numérique, l’intelligence artificielle et la santé digitale (2,6 Md€), la « dématérialisation » des écoles, des hôpitaux, et la création par le Ministère de l’Intérieur d’une carte d’identité numérique (plus de 2 Md€), mais aussi la numérisation des abattoirs (250 M€), des champs (250 M€), des « territoires » (400 M€ pour la 5G), des TPE-PME (400 M€), etc.

Après les faits, le commentaire : « France Relance », d’un même mouvement vers l’avant, à la fois pérennise les nuisances des industries, et sape leurs contreparties en termes d’emplois. Le plan vient à la rescousse de l’automobile, de l’aéronautique, du BTP, du rail, de l’atome tout en finançant les technologies chargées de supprimer les humains de ces secteurs. Pour un aperçu historique de ce qu’on appelle le « chômage technologique », voyez notre petite enquête intitulée Au nord de l’économie. Des corons au coworking [4].

L’atome ne vaut que s’il est partagé par tous

JPEG - 161.9 ko Le 6 août 1945, la science américaine pulvérise et contamine les 200 000 habitants d’Hiroshima. Forte de ce succès, elle réduit en cendres la ville de Nagasaki trois jours plus tard. Les États-Unis ont entre temps défini à Londres la notion de « Crime contre l’humanité » de sorte à s’épargner toute mise en cause pour ses bombardements. Voilà ce que la Compagnie Protéo présente en cette rentrée de la Relance dans son spectacle L’Apocalypse selon Günther : ce procès de l’Atome qui jamais n’eut lieu. Quant à Günther, c’est Günther Anders, philosophe autrichien de l’apocalypse, juif émigré aux États-Unis, pour un temps secrétaire de Bertolt Brecht et mari d’Hannah Arendt. Comme elle avec l’Holocauste, Anders pose avec le bombardement d’Hiroshima la question de la responsabilité individuelle et collective de ces nouveaux crimes de masse permis par les progrès de l’industrie (les trains, la chimie, l’atome, l’aviation, l’organisation bureaucratique, etc). Mais quel rapport avec le plan « France Relance », est-on en droit de se demander à cet instant de l’article ?

La scène se passe en 1945 dans une famille ouvrière américaine qui travaille pour Westinghouse, l’équivalent américain d’EDF alors en charge de fabriquer la bombe atomique avec d’autres industriels (Kodak, Dupont de Nemours, Monsanto, General Electric, Bell, etc). Les deux parents sont des 500 000 travailleurs du « Projet Manhattan ». Ils vivent dans une ville secrète érigée dans le désert, sorte de camp retranché, au milieu des plus brillants Prix Nobel de leur époque [5]. Téléviseur, automobile, électro-ménager, intérieur tout confort et parties de base-ball leur permettent de supporter cette vie de caserne : l’ambiance concentrationnaire est rendue conviviale par les premiers divertissements de la société de consommation. Cinq ans plus tôt, et malgré les efforts du New Deal, la famille pointait encore comme beaucoup d’Américains au Bureau d’embauche. L’atome et l’économie de guerre lui ont fait accéder à l’abondance marchande. Mais quand la famille découvre le largage de la bombe sur Hiroshima dans son poste de télé-vision, un débat s’engage entre les parents et les enfants qui se transforme en procès de l’atome et de ceux qui l’ont produit : les élites politiques, militaires, scientifiques, industrielles, et jusqu’aux petites mains ouvrières. Günther Anders joue alors le rôle de metteur en scène et de juge : dans cette affaire monstrueuse, qui donc est coupable, qui donc est innocent ?

Mais n’allons pas plus loin dans le récit. Le lien avec l’époque actuelle est celui-ci : l’économie de guerre américaine, et le « Projet Manhattan » spécifiquement, demeurent le modèle indépassable de gestion de notre civilisation moderne. Issu d’une crise économique mondiale sans précédent, il accoucha d’une organisation sociale qui prévaut d’autant plus dans les moments de récession : l’organisation par la puissance administrative et les finances d’État, de l’industrie, de la science, de l’armée, bref : de la nation. Les chercheurs du « Projet Manhattan » ont résumé cet état de fait sous l’expression « Big science ». Le président américain Eisenhower quant à lui inventa le terme de « complexe militaro-industriel ». C’est ainsi que le spectre du « Projet Manhattan » hante cette rentrée 2020.

Le Militaire, le Politique, le Scientifique, voilà les trois archétypes que L’Apocalypse selon Günther raille par le grotesque et la bouffonnerie dans une sorte de théâtre médiéval contemporain qui a remplacé les anciennes figures du Prêtre, du Seigneur et du Marchand. Telle mise en scène ne pouvait que ravir Renart, lui-même venu de la critique sociale des âges moyens. Si le contrôle sanitaire à l’entrée des théâtres ne saurait égayer vraiment cette rentrée, au moins sortirons nous de L’Apocalypse un peu moins cons. C’est en tout cas le pari que fait, tout en humour noir, la Compagnie Protéo.

Pour en savoir davantage, vous pouvez lire ci-dessous l’interview que la metteuse en scène Louise Wailly a donné au journal Liberté Hebdo. Et naviguer sur le site de la Compagnie Protéo. Pour les réservations, écrivez directement aux salles.

Bon spectacle.

Tomjo
Photos : Tom Lacoste

Calendrier des représentations dans la région
13 et 14 octobre à 20h à la Maison de Folie de Wazemmes à Lille
6 novembre à L’Escapade à Hénin-Beaumont
12 novembre à L’Espace Athéna de Saint-Saulve
25 novembre au Vivat à Armentières
Du 25 au 27 mars au Théâtre de l’Aventure à Hem
Du 1er au 3 avril au Théâtre de la Verrière à Lille

Mise en scène : Louise Wailly
Écriture : Thomas Jodarewski et Louise Wailly
Jeu : Camille Dupond, Camille Candelier, Jacob Vouters, Michaël Wiame et Edmond Lameutte
Assistanat à la mise en scène : Tom Lacoste
Lumière : Brice Nouguès
Univers sonore : Loïc Lefoll
Peinture : Modeste Richard
Costumes : Léa Decants

Notes

[1France Inter, 4 mai 2020.

[2On trouve des universités et centres de recherche à la fois militaires et civils comme Polytechnique, le Commissariat à l’énergie atomique, l’Institut national de recherche en informatique et automatique, Centrale-Supélec, Thalès, Nexter, Renault Trucks Defense mais aussi des établissements de l’armée de Terre et de la Gendarmerie.

[3D’une part en soutenant la construction d’étages supplémentaires aux projets existants, d’autre part en recyclant les friches industrielles.

[4Le Monde à l’envers, 2018.

[5Pour un aperçu des plus complets à ce jour en langue française du Projet Manhattan, voir Le Monde comme Projet Manhattan. Des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée au vivant, Jean-Marc Royer, Le Passager clandestin, 2017.