Gloire aux missiles V2 à La Coupole de Saint-Omer

vendredi 1er juin 2018

Il existe deux manières de faire l’histoire des missiles V2. Au camp de Dora en Allemagne, où ils étaient fabriqués, on trouve un monument aux morts. Au musée de la Coupole à Saint Omer, un cinéma 3D sur la Conquête spatiale.

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La Coupole, près de Saint-Omer, est l’ancien site de lancement des missiles V2 de l’armée hitlérienne. Les V2 visaient Anvers et Londres, où ils firent 2 754 victimes. Écrasée sous les présupposés de la muséographie scientifique et technique, cette ancienne base militaire nazie devient un musée de la fabuleuse « aventure spatiale ». « Lunettes 3D sur le nez », rendez-vous avec vos enfants dans le planétarium pour un voyage spatial « saisissant ». Au milieu des ptérosaures, les premiers reptiles volants, mais aussi de Léonard de Vinci ou les frères Montgolfier pour leurs apports à l’aviation.

Quel est le lien entre des scientifiques nazis, des aviateurs, et la conquête spatiale ? À la libération, Américains et Soviétiques s’arrachent les meilleurs scientifiques nazis et les exfiltrent pour les intégrer à leurs laboratoires de recherche. L’opération américaine « Paperclip » en exfiltra 1 500. Le scientifique le plus connu, et qui concerne directement le musée de La Coupole, est le chercheur en balistique Wernher Von Braun.

En 1932, Von Braun fait voler sa première fusée, deux ans avant de passer sa thèse de doctorat (classée confidentiel). En 1935, son laboratoire de recherche reçoit le soutien financier de la Luftwaffe pour ses recherches en balistique, et en 1937 il adhère au parti nazi. Hitler voit en lui l’idéal-type de l’ubermensch aryen (le surhomme). Une fois exfiltré puis naturalisé américain, il sera le chef de la mission qui lança le premier satellite artificiel des États-Unis, et tiendra un rôle de premier plan dans le Programme Apollo de la NASA qui conduisit l’astronautique US sur la Lune.

Histoire scientifique, militaire, macabre. Le musée fait l’impasse sur les conditions de travail dans le camp de Dora, une annexe de Buchenvald, alors qu’une simple recherche Wikipedia suffit à comprendre que « C’est là que la conquête spatiale a commencé », selon les mots de Robert Carrière, un rescapé du camp. Von Braun était le chef et l’ingénieur de ce camp où 60 000 travailleurs-prisonniers fabriquèrent les missiles V2. Von Braun est donc le responsable direct des 20 000 morts de ce camp. La fabuleuse histoire de la Conquête spatiale racontée par La Coupole débuta dans le sang, les famines, les pendaisons, la maladie et le dénuement.

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En Allemagne, Dora a son monument aux morts. Littéralement, ils sont morts pour la recherche scientifique. Alors qu’à Saint-Omer, on trouve un cinéma 3D. En Allemagne comme en France, on a beaucoup glosé sur le fait qu’Auschwitz était devenu une attraction touristique. Que dire alors de La Coupole ? Que la « valorisation du patrimoine scientifique et technique » ne connaît ni la morale, ni l’éthique.

La conquête spatiale comme le nucléaire, les télécommunications, la chimie ou l’informatique ont tout à voir avec la guerre. Et peu importe à quel belligérant la science appartient. Que ce soit en 39-45 ou pendant la guerre froide, les progrès des armes et de la science, comme ici les satellites et les fusées, trouvent leur légitimité dans la volonté de puissance et de destruction des États. Leur muséographie est à leur gloire, quand bien même elle s’en cacherait.

Initialement paru dans la revue Hors-sol, juin 2018

Photos
1. Affiche du musée de La Coupole
2. Libération du camp de Dora où étaient fabriqués les V2.