16 mars 1867 : Roubaix, la luddite ?

vendredi 3 juillet 2015

Récolté aux Indes, en Chine, en Amérique. Usiné aux États-Unis, en Angleterre, en France, le coton propulse les économies dans la mondialisation. Au XIX° siècle, l’industrie textile soumet ses ouvriers aux aléas du commerce mondial et au perfectionnement des machines. De 1811 à 1813, les tisseurs anglais du Lancashire détruisent, au nom d’un mystérieux Général Ludd, les métiers à tisser. Ils s’insurgent à la fois contre la perte et la dégradation de leur travail. Le 11 mars 1867, les ouvriers roubaisiens profitent d’une manifestation pour briser les machines à leur tour. Aucun respect pour l’outil de travail ! Au sein de l’Association Internationale des Travailleurs, le débat fait rage : doit-elle soutenir le bris de machines ou expliquer aux insurgés le caractère sacré de l’outil ? La deuxième option l’emportera, avec les conséquences que l’on connaît pour le mouvement syndical et les mouvements d’émancipation.

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À partir du milieu du XIXe siècle, l’industrie textile connaît d’importants changements. À Mulhouse, qui est alors le centre de l’industrie cotonnière en Alsace, l’année 1852 voit l’arrivée de métiers à filer et à tisser perfectionnés et mécaniques (self-acting). Les broches mécaniques s’étendent à tous les ateliers sur tout le territoire. La modernisation de l’outillage marque le premier temps de cette mutation qui entraîne une concentration industrielle et financière de plus en plus dense au détriment des secteurs ruraux, familiaux et artisanaux du tissage.

En 1860, la signature d’un traité commercial, qui accentue le contexte de libre-échange, entre la France et l’Angleterre augmente encore le poids de la compétition. Les effets de sa mise en application ne tardent pas à se faire sentir des deux côtés de la Manche : les prix s’effondrent, les industriels choisissent de moderniser leur outillage et de faire pression à la baisse sur les salaires. Par l’appel à la « solidarité des travailleurs et à la paix entre les peuples », l’Association internationale des travailleurs (AIT), fondée en 1864, souhaite synchroniser la lutte des salariés français et anglais face aux effets de la concurrence internationale. […]

Roubaix, le Manchester français

En France, les secteurs cotonniers en Alsace et en Normandie accusent le coup, mais les industries textiles, comme celles du Nord, qui ont diversifié leurs matières premières, au profit du lin, de la laine ou du chanvre, résistent un peu mieux à cette crise de 1862-63. Par exemple, Roubaix fait figure d’un « Manchester français », qui doit entièrement à l’industrie textile sa transformation d’un bourg de 13 000 habitants en 1830 en une ville de 65 000 en 1865. Déjà en 1853, un annuaire municipal s’enorgueillissait de « ses monstrueuses filatures, de ces nombreuses teintureries, des remarquables fabriques de tissus… qui rivalis[aient] avec les produits de tissage des centres les plus renommés ». Ses usines, propriétés d’un patronat familial et paternaliste, qui accueillaient plusieurs centaines d’ouvriers, transformaient aussi bien le coton que la laine – la part de la laine constituait 72% de l’activité textile de Roubaix, qui disposait de 10 000 métiers mécaniques à laine, la moitié de ce que comptait l’ensemble du territoire français.
Pourtant en 1866-67, une nouvelle dépression va frapper le secteur textile. [...]

Le fil tendu de l’insurrection

Au printemps 1867, sur plus de 20 000 ouvriers, près de 5 000 se retrouvent sans travail. La municipalité est obligée de mettre en place des mesures de bienfaisance pour distribuer de la nourriture aux enfants pauvres. Toutefois, dans un contexte où les ouvriers ont tendance à se résigner face au marasme, c’est une décision patronale [d’imposer diverses amendes comme punition de certaines fautes] qui va faire déborder le vase le 21 février 1867. On trouve le récit détaillé de cette révolte sous la plume du journaliste pro-patronal Edmond Villetard :
« [Le samedi 16 mars], les ouvriers, qui avaient longtemps erré dans les rues sans but déterminé, finirent par se diriger ou plutôt par se laisser entraîner vers les ateliers désignés à leur vengeance. Pendant quelques heures, les scènes de pillage et de dévastation se produisirent sans qu’il fût possible d’opposer aux pillards la moindre résistance. Sept ateliers furent envahis, les métiers y furent détruits, les pièces d’étoffes en travail lacérées, et les chaînes coupées sur les métiers. Les maisons particulières de deux des fabricants auxquels on en voulait le plus furent saccagées ; les meubles, les lits, la literie, la vaisselle furent jetés par les fenêtres. La rage des émeutiers s’accroissait de minute en minute, et ils en vinrent à mettre le feu à deux des ateliers qu’ils avaient dévastés.1 » […]

La grève démarre donc par le refus des 150 tisserands de l’usine Delattre de travailler sur deux métiers mécaniques à la fois afin de comprimer les coûts de main-d’œuvre – selon une pratique déjà en vigueur en Angleterre. La révolte s’étend sur plusieurs ateliers jusqu’à fédérer l’ensemble de la population ouvrière de la ville, dont de nombreux Belges, qui en fournissent la moitié – de même qu’ils constituent une main-d’œuvre vulnérable, première licenciée lors des crises. La violence de cette émeute ouvrière étonne à l’époque, car c’est la première depuis la loi de 1864 qui autorise les coalitions ouvrières – censée favoriser le dialogue social – à s’en prendre aux machines et à la propriété. [...]

L’esprit luddite

Doit-on voir dans la grève de Roubaix une révolte luddite2 tardive ? Claude Fohlen écrit dans sa thèse sur l’industrie textile sous le Second Empire : « Par sa nature et sa violence, l’émeute de Roubaix rappelait les accès de luddisme que connut l’Angleterre au début du siècle ; si les ouvriers avaient été poussés par la peur de la misère et le mécontentement, ils avaient aussi agi sous l’effet de la haine de la machine, ennemie de leur pain quotidien.3 »

Les raisons de la résistance à la mécanisation sont multiples. Il y a chez les ouvriers spécialisés une répugnance à la déqualification de leur travail, comme le note l’historien Laurent Marty à propos des peigneurs : « Le travail sur machines au peignage demande de l’attention et une certaine habitude des appareils aux organes encore fragiles, mais pas de “l’intelligence”. De ce point de vue, il y a une dégradation par rapport au travail non-mécanisé. » La division du travail qu’engendrent les métiers mécaniques est aussi plus aliénante : « Avec le métier mécanique, écrit encore Marty, c’est la machine qui crée et impose le rythme. Le métier n’est pas l’outil de l’ouvrier, mais la machine du patron, dont il faut suivre le rythme. […] Si sur les métiers mécaniques l’effort physique est moindre, la tension nerveuse est beaucoup plus grande, surtout quand il faut surveiller deux ou plusieurs machines.4 » Et plus la tension est grande, plus les risques d’accidents le sont, comme en témoigne Louis Reybaud, un journaliste contemporain, dans un ouvrage sur le coton : « Qui n’a pu frémir à ces récits où l’implacable appareil enlève une victime par sa blouse ou par sa robe et ne s’en dessaisit qu’en rejetant ses membres broyés ?5 »

Du côté des patrons, on sait depuis le début de la révolution industrielle l’usage que l’on peut faire de cette résistance pour accélérer des processus de modernisation, comme en témoigne cet extrait d’une biographie d’une figure de l’industrialisation britannique, l’ingénieur écossais James Nasmyth : « Quelles que soient les pertes et les souffrances occasionnées par les grèves, M. Nasmyth considérait qu’elles avaient dans l’ensemble produit plus de bien que de mal. Elles avaient permis de stimuler les innovations à un degré extraordinaire. Certains des plus importants procédés permettant d’économiser la main-d’œuvre, qui sont désormais d’un usage courant, peuvent directement être reliés à elles. Dans le cas de certains de nos outils et machines les plus puissants, les manufacturiers ne furent pas incités à les adopter avant d’y être contraints par des grèves. Ce fut le cas avec la machine à filer automatique, la machine à peigner la laine […] et beaucoup d’autres. Ainsi, même dans le monde mécanique, il peut y avoir “quelque chose de bien au milieu d’un grand malheur”.6 » Le remplacement d’une main-d’œuvre indocile par la machine s’inscrit très tôt dans le projet disciplinaire capitaliste, si on s’en réfère à cette autre citation d’un industriel de Manchester dans les années 1840 : « [Les ouvriers] nous avaient mis, nous et nos capitaux, à la merci de leurs coalitions, de leurs coups (strikes) ; leurs prétentions, tous les jours exagérées, nous empêchaient de vaincre la concurrence étrangère ; pour remporter des victoires, il faut une armée disciplinée. L’insubordination de nos ouvriers nous a fait songer à nous passer d’eux ; nous avons fait et provoqué tous les efforts d’intelligence imaginables pour remplacer le service des hommes par des instruments plus dociles, et nous en sommes venus à bout. La mécanique a délivré le capital de l’oppression du travail.7 »

L’Internationale : « Ouvriers, pas casseurs »

En 1869, Roubaix avait perdu 15 000 de ses habitants, fuyant le chômage. Seul soutien politique aux grévistes de Roubaix, la section parisienne de l’Internationale publie un Manifeste, imprégné par la défiance à l’égard des leaders proudhoniens, alors majoritaires au sein de l’AIT, à soutenir les grèves :

« L’Association internationale croit devoir se prononcer et appeler l’attention des ouvriers de tous pays en faisant les déclarations suivantes :
L’emploi de la machine dans l’industrie soulève un problème économique dont la solution prochaine s’impose impérieusement. Nous, travailleurs, nous reconnaissons en principe le droit des ouvriers à une augmentation proportionnelle alors que, par un nouvel outillage, une production plus considérable leur est imposée. […]
Ouvriers de Roubaix, quels que soient vos justes griefs, rien ne peut justifier les actes de destruction dont vous vous êtes rendus coupables – songez que la machine, instrument de travail, doit vous être sacrée ; songez que de pareilles violences compromettent votre cause et celle de tous les travailleurs ; songez que vous venez de fournir des armes aux adversaires de la liberté et aux calomniateurs du peuple.
La grève continue ; de nouvelles arrestations ont été faites. Nous rappelons à tous les membres de l’Association internationale des travailleurs qu’il y a en ce moment à Roubaix des frères qui souffrent. Que si parmi eux des hommes, un moment égarés, se sont rendus coupables de violences que nous réprouvons, il y a entre eux et nous solidarité d’intérêt et de misère ; au fond du débat, il y a aussi de justes griefs que les fabricants doivent faire disparaître. »

On le voit ici, les bris de machines et l’atteinte au droit de propriété gênent les représentants français de l’Internationale, qu’on accuse malgré tout de « flatter les mauvaises passions de ouvriers » (Villetard). Les internationaux redoutent en permanence la dissolution de l’Association par le gouvernement, ce qui les incite à quelques précautions. Plus encore, ils pensent qu’au final la mécanisation est un processus inéluctable, et que la tâche du prolétariat organisée doit être « que les machines, et tous les instruments de travail en général, ne soient plus la propriété des patrons, mais deviennent la propriété collective des ouvriers.8 »

Mathieu Leonard, extraits de « King Cotton. Fragments de l’histoire textile du capitalisme au XIXe siècle », paru dans les revues Jef Klak n°2 et Hors-sol à l’été 2015.

Notes
1. Edmond Villetard, Histoire de l’Internationale, Garnier Frères, 1872.
2. Dans les années 1811-1812, l’introduction de métiers à tisser dans les campagnes anglaises avait provoqué une révolte des artisans tisserands, caractérisée par le bris de machine sous l’impulsion d’un leader imaginaire Nedd Ludd. Le terme de luddisme devient par la suite synonyme d’opposition au machinisme. Voir Julius Van Daal, La Colère de Ludd, L’Insomniaque, 2012.
3. Claude Fohlen, L’Industrie textile, op. cit., p. 416.
4. Laurent Marty, Chanter pour survivre, L’Harmattan, 1996. Remarquable ouvrage sur la culture ouvrière et la chanson populaire à Roubaix.
5. Louis Reybaud, Le Coton, Paris, Michel Levy, 1863.
6. Smiles S., Industrial biography, iron, workers and tool makers, Londres, 1863. Cité in François Jarrige, « Le travail discipliné : genèse d’un projet technologique au xixe siècle », Cahiers d’histoire, n°110, 2009.
7. Cité par Eugène Buret dans De la Misère des classes laborieuses en Angleterre et en France, 1840. In F. Jarrige, « Le travail discipliné… », op. cit.
8. Sur la question, François Jarrige, « L’AIT, les ouvriers et la question des machines (1864-1874) », à paraître. Merci à François Jarrige pour ses précieuses remarques.